La chambre des déplacements

Audioguide d'Hunter Longe pour l'exposition Furturs incertains
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Chapitre 1

Vos oreilles sont des vortex binauraux dans lesquels ces mots convergent.

Vous vous trouvez dans l’une des deux salles du Musée cantonal de Géologie de Lausanne. Cette salle est remplie d’objets collectés à la surface du monde. Ces objets ont été soustraits de leur contexte d’origine. Vous vous trouvez donc dans une salle des déplacements.

La voix que vous entendez à présent est transmise jusqu’à vos oreilles grâce à de minces fils de cuivre, reliés à de petits disques métalliques dont la vibration s’effectue dans du plastique. Cette voix, elle-même en déplacement, vous guidera dans le musée.

Essayez maintenant d’oublier la significationn ancienne des mots. Le terme « géologie » est aujourd’hui définie comme l’étude de la Terre. Lorsque les scientifiques étudient la planète, ils la réduisent en segments et en concepts, en catégorisant, en nommant et en isolant ce qui existe. À un moment donné, le latin et le grec se sont imposés comme les langues utilisées pour nommer ce qui devaient être nommés. Pour cette raison, le passé se répand et déborde dans notre futur. Les scientifiques ont encodés dans les noms des choses des doubles sens et des restes d’anciennes mythologies.

Le mot « terre » en grec se dit Geo, mot qui dérive de Gaia, nom de la déesse grecque de la terre.[1] Sachant cela, vous vous trouvez à la fois dans un musée consacré à l’étude de la planète, mais également dans un sanctuaire complexe dédié à la déesse de la Terre.

Vous êtes dans un lieu étrange, dans lequel vous commencez à ressentir une force indicible. Car il est évident qu’un certain charme inhérant à ces pierres et à ces os pétrifiés a poussé les humains à les ramasser, à les convoiter et à ériger des vitrines à leur intention. En sentant leur puissance, vous pouvez commencer à déchiffrer « la poésie volcanique des roches, moins communicative, encore plus passive, totalement atemporelle et froide, chacune étant un mot prononcé depuis si longtemps par la Terre elle-même ».[2]

Fin du premier chapitre.



[1] https://www.etymonline.com/word/Gaia, https://www.etymonline.com/word/geo

[2] Le Guin, Ursula K. (2014) Keynote Speech given at Conference, Anthropocene: Arts of Living on a Damaged Planet Conference, UC Santa Cruz, https://vimeo.com/97364872 (5:50 - 6:57 min.)



Chapitre 2

Votre nom est une sonorité qui s’ajoute dans le flot de ces mots.

Vous vous trouvez dans une pièce sombre, un espace à l’intérieur d’un espace. Dans cet endroit, pensez à votre nom.

Approchez-vous des vitrines des pierres fluorescentes. Remarquez que chaque pierre a un nom et que la plupart des noms se terminent par i t e. En latin et en grec, ce suffixe signifie « liéà ou appartenant à ».[3] Trouvez la pierre nommée Hydrozincite, son emplacement est indiqué avec un autocollant jaune. Son nom est un poème, sur lequel votre imagination peut déborder.

Hydro. Zinc. I. T. E.
Eau pointue entre-liée
De la pointe des eaux
dents d’eau, pointe liée

Une des formes de magie les plus anciennes et les plus répandues est l’acte de nommer. Vous avez un certain pouvoir et un certain contrôle si vous connaissez le « vrai nom » de quelque chose.[4] Associé à l’acte de compter et de numéroter, vous augmentez cette puissance de contrôle. Les sciences sont très clairement des pratiques d'identification, de quantification et de nommage. En tant que telles, elles semblent avoir fourni à certains humains - au moins l'illusion - d’avoir le contrôle sur la surface de la Terre. Mais la plupart des pierres et des minéraux dans ces salles sont beaucoup plus anciens que les noms qui leur ont été donnés. Ils sont plus vieux que n'importe quel nom, plus vieux que les nombres, plus vieux même que la notion du temps. Et ils vont sûrement nous survivre.[5]

Fin du chapitre deux.



[3]  https://www.etymonline.com/word/-ite, https://www.etymonline.com/word/geo-

[4]  “Naming magic is a worldwide, very wide-spread form of magic. If you know the true name of a thing, you have power over that thing or person. And that is just pure magic. There is no rational. There is nothing reasonable or rational in it. But it rings a bell in all of us I think. And that is the sort of thing a novelist works with, these deep intuitions that are not rational.”
Le Guin, Ursula K. (2013) Interviewed by Professor Michael Lucey, https://vimeo.com/97364872 (51:34 - 52:13 min.)

[5]  “... [T]he over-bright hills wait, with the infinite guile of the geological kingdom, for the organic world to end and a more vivid mineral realm to begin.”
Ballard, J.G. (1982) Myths of the Near Future, Granada Publishing LTD, London, UK, pg. 77



Chapitre 3

Votre sang est un liquide dans lequel ces mots résonnent. D’esprit à esprit. Et de l’esprit au sang.[6]

Le mot grec pour sang, haima, est la racine du nom hématite.[7] L'hématite est un oxyde de fer. Pensez à la rouille. Peut-être que l'hématite tire simplement son nom de sa couleur rouge. Ou peut-être que le nom évoque une connaissance plus ancienne et intuitive, à savoir que nous venons de la terre.

Dans de nombreuses langues, le mot pour désigner le monde est la terre. Terre est à la fois le nom de la planète et le mot qui désigne la matière qui la compose.[8] En anglais, the Earth; en allemand, die Erde. Le mot latin pour sol, humus, partage la même racine que le mot humain. Tout comme adam, qui signifie « homme » en hébreu, vient d’adamah, le mot qui signifie « terre », plus précisément « terre rouge ». Dam (דם) en hébreux signifie d’ailleurs « sang ».[9]

Ces liens linguistiques profonds suggèrent une conscience du concept de l’évolution au sein même du nom des choses. Le sol est fait de matière organique morte et de roches dissoutes : ce sont les organismes et les minéraux à partir desquels nous nous sommes développés. Sans ces formes de vie, il n'y aurait eu ni matière terreuse sur la planète, ni hématite. Ce n’est qu’après que de minuscules bactéries aient rempli progressivement les eaux et l’atmosphère d’oxygène, que le fer a pu s’oxyder et devenir rouge.[10] Composés des mêmes éléments chimiques, résultat de la coévolution des minéraux et des êtres vivants, le sang et l'hématite ont la même couleur.

Ces matériaux de la terre sont en vous.


À présent, baissez votre regard en bas à gauche, et cherchez la vitrine contenant de la magnétite.

Votre cerveau est un aimant dans lequel ces mots sont conservés. Chaque syllabe, fragmentée, dentellée et cristalline. Enregistrés numériquement, ces mots sont maintenant des données, stockées sur un disque dur magnétique portable.

À l’instar des plantes et des microbes ancestraux, dont l’oxygène a produit l'hématite et la magnétite à la surface de la Terre, vos propres cellules vivantes genèrent de la magnétite dans votre cerveau.[11] La magnétite est un oxyde de fer. Comme son nom archaïque le suggère, la magnétite elle-même peut être magnétisée. Le bio-magnétisme a été observé chez de nombreuses espèces animales. Les oiseaux l’utilisent comme une boussole pour naviguer à travers les champs magnétiques de la Terre.[12] Des études récentes suggèrent que la magnétite joue même un rôle dans la création et le stockage de souvenirs dans le néocortex des mammifères.[13]

En inventant les ordinateurs qui fonctionnent grâce à un système de mémorisation magnétique, c'est comme si nous avions compris d’une manière intuitive, bien avant de le savoir, le fonctionnement de notre mémoire. Nous paraissons peu conscients du degré de ressemblance que nous partageons avec nos outils. Ou bien, est-ce nous qui reproduisons insconsciemment un magnétisme terrestre plus profond, comme une sorte d’esprit minéral omniprésent ?[14]

Vous pouvez considérer l’outil qui se trouve dans votre main comme une roche qui parle.

Fin du Chapitre trois.



[6]  “…she had met him, the dark figure near the tower rock over the sea, and had heard a voice that spoke in her blood.”
Le Guin, Ursula K. ([1966] 2015) Planet of Exile, from the collection of novels, Worlds of Exile and Illusion, Orion Publishing Group, London, UK, pg. 151

[7]  https://www.etymonline.com/word/hematite

[8]  Le Guin, Ursula K. ([1972] 2015) The Word for World is Forrest, Orion Publishing Group, London, UK pg. 72

[9]  https://www.etymonline.com/word/earth, https://www.etymonline.com/word/human, https://www.etymonline.com/word/humus, https://en.wikipedia.org/wiki/Adamah

[10]  “In addition to evidence invisible to the naked eye, the origin of oxygen-producing photosynthesis changed forever the composition and appearance of ancient rocks on a vast scale. Today, the manufacture of steel requires enormous quantities of iron ore, most of which comes from so-called banded iron formations in very ancient rocks (2.0 to 3.5 billion years of age). These iron rich layers contain an abundance of the minerals hematite (Fe2O3) and magnetite (Fe3O4), which impart a distinctive red colouration to the rock. These oxides of iron formed in ancient seas when molecular oxygen first came into contact with dissolved ferrous iron, oxidizing it to the ferric state, at which point it precipitated out of the solution as a rusty mist to settle on the sea floor. This process continued on a large scale for nearly 1.5 billion years. It has been estimated that the amount of oxygen locked up in these deposits of iron is roughly 20 times as much as in today's atmosphere. The only microbes to carry out oxygen-producing photosynthesis are cyanobacteria, so the presence of banded iron formations provides additional geological evidence both for cyanobacteria and for photosynthesis.”
Davies, Paul & Kenrick, Paul (2004) Fossil Plants, Smithsonian Books, Washington, Natural History Museum, London, pg. 11-12

[11]  “Using an ultrasensitive superconducting magnetometer in a clean-lab environment, we have detected the presence of ferromagnetic material in a variety of tissues from the human brain.”
Kirschvink, Joseph; et al. (1992) Magnetite biomineralization in the human brain, Proceedings of the National Academy of Sciences of the USA, pg. 7683–7687
https://www.pnas.org/content/89/16/7683.short

[12]  Wiltschko, Roswitha; Wiltschko, Wolfgang (2014) Sensing magnetic directions in birds: radical pair processes involving cryptochrome, Biosensors, Basel, Switzerland, 4 (3): pg. 221-42
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4264356/

[13]  Banaclocha, Marcos Arturo Martínez, Et al. (2009) Long-term Memory in Brain Magnetite, Medical-Hypotheses, Amsterdam, Netherlands, 74, pg. 254-257
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S030698770900629X?via%3Dihub

[14]  “Clear indications of panpsychist doctrines are evident in early Greek thought. One of the first Presocratic philosophers of ancient Greece, Thales (c. 624–545 BCE) deployed an analogical argument for the attribution of mind that tends towards panpsychism. The argument depends upon the idea that enminded beings are self-movers. Thales notes that magnets and, under certain circumstances, amber, can move themselves and concludes that they therefore possess minds.”
Goff, Philip, Seager, William, Allen-Hermanson, Sean (2017, 2001) Stanford Encyclopedia of Philosophy, entry on Panpsychism, https://plato.stanford.edu/entries/panpsychism/#PanpHistWestPhil



Chapitre 4

Votre corps est un lit sur lequel reposent ces mots.

Concentrez votre attention sur le morceau composé de lignes ondulées brunes, noires et grises. C'est une tranche de stromatolite. Lorsque vous l’observez à travers le verre, elle devient une extension de vous-même, et vous devenez une extension d’elle.[15] Ces strates sont les restes fossiles de nos cousins les plus éloignés découvert à ce jour.[16] Ils ont été formés dans les eaux peu profondes des mers et des lacs par les cyanobactéries - les premiers organismes à avoir développé la photosynthèse et à avoir construit un habitat semblable à ceux des coraux et des coquillages.[17] Les stromatolites, qui en grec signifie « matelas de pierre », seraient les lits d’où ont rayonné les rêves d’avenir des premières formes de vie.[18]

Imagine les souvenirs exprimés par un rocher
À travers les percées des palourdes dans leur maisonnée

Regardez maintenant la sculpture qui se trouve à gauche de la stromatolite. Elle se compose de quatre épaisseurs de plexiglas, avec des pierres incrustées dans les trois surfaces plus foncées. Les pierres sont trouées ; elles ont été percées par des palourdes que l’on nomme Piddock. Les pierres trouées, identiques à celles-ci, sont aussi connues sous les noms de « cailloux de sorcière » ou « cailloux de vipère ». Elles sont le sujet de nombreux mythes et d'anciennes traditions. On dit qu’elles seraient capables de repousser les mauvais esprits, ou bien encore, on pensait qu’en regardant à travers une pierre de sorcière, on pouvait y découvrir d’autres mondes.[19]

Fermez un œil, et regardez avec l’autre œil à l’intérieur du trou formé par les trois pierres de sorcière : faites le bond de l’évolution en sens inverse et projetez-vous dans le passé. Le temps disparaît soudain quand vous regardez à l’intérieur, car cette ouveture devient une porte temporelle. Parmi les « oreillers en lave », vous voyez des stromatolites grumeleux qui sortent de l'eau à marée basse, le long d'un océan archéen.[20] Transportez votre attention à cet endroit, il y a deux milliards et demi d'années. À l'époque, la lune était bien plus proche et les jours étaient plus courts. La Terre était beaucoup moins colorée, car il y avaient très peu de minéraux et aucune plantes.[21] En vous tenant debout, vous prenez conscience que les pieds n'existaient alors pas du tout. En observant ce paysage, vous vous rendez compte que les yeux n'existaient pas non plus. En écoutant ma voix, vous réalisez que les oreilles n'existaient pas non plus.

Fin du chapitre quatre.



[15]  “It was strange to see Takver take a leaf into her hand, or even a rock. She became an extension of it: it of her.”
Le Guin, Ursula K., ([1974] 1982) The Dispossessed: An Ambiguous Utopia, Granada Publishing Limited, Lodon, UK, pg. 158

[16]  Schopf, J. William (1999) Cradle of Life, Princeton University Press, New Jersey, pg. 85-89

[17]  “I used to think about computers much more separate from me, as the computer, that I push the button and it would do something. I see technology as becoming so ubiquitous and so integrated at some point as to not be really distinguishable from our own selves and our own bodies—depending on how we end up making computers and integrating them into ourselves. I mean how does the clam regard the mechanism of its body that makes the hard shell? Does it think of it as part of it, or does it think of it as a machine that builds its house?”
John F. Simon, Jr. in an interview with Erik Davis on the Podcast, Expanding Mind, 12/01/2016.
https://techgnosis.com/spiritual-drawing/
(49:48 - 50:23 min.)

[18]  https://www.etymonline.com/word/stroma/
https://www.etymonline.com/word/-lite/
Atwood, Margaret (2011) Stone Mattress, originally published in the New Yorker magazine, Dec. 19 & 26 Issue
https://www.newyorker.com/magazine/2011/12/19/stone-mattress

[19]  https://celticawitch.wordpress.com/2012/04/13/h-is-for-hag-stone/
https://en.wikipedia.org/wiki/Adder_stone

[20]  Schopf, J. William (1999) Cradle of Life, Princeton University Press, New Jersey, pg. 90

[21]  Ibid. pg. 91



Chapitre 5

Les pores de votre peau sont des ouvertures dans lesquelles ces mots prennent racine :

Elle apporte la feuille verte vers la pierre,
Du cœur de la roche, l'eau coule, limpide et claire
[22]

Peut-être que ce « elle » est Terra, la déesse de la mythologie romaine dont est tiré le nom français de notre planète. Pour qu’apparaissent les premières forêts, il lui a fallu des milliards d'années.[23] Pourtant, à l'ère de l'intervention humaine, tout semble pouvoir s'accélérer. En utilisant des techniques de chaîne de montage et des algorithmes spécifiques, une entreprise indienne affirme qu'elle peut faire pousser une forêt mature en seulement dix années.[24]

Le processus de pétrification - la transformation majestueusement lente de la matière organique en pierre - s'oppose à la croissance de la forêt, dans le temps et dans sa trajectoire matérielle. Afin de visualiser ce processus, regardez l'objet situé sur l'étagère au centre de la vitrine.

Cet objet là est très rare. Il s'agit d'une pseudomorphe partielle, ou "fausse forme", dans laquelle le cuivre a remplacé le bois - une collaboration accidentelle entre les humains et les métaux.[25] Le mot « cuivre » vient de Cyprium, le nom latin de l'île méditerranéenne de Chypre.[26] Par un heureux hasard, l’objet sous vos yeux a été trouvé sur cette île. Il y a environ 2500 ans, des humains ont abandonné des supports en bois à l'intérieur des tunnels d'une ancienne mine.[27] De l'eau provenant du fond de l'île, contenant du cuivre, s'est infiltrée à travers les parois rocheuses et dans les pores du bois, prenant ainsi sa forme.

Maintenant, en regardant la tranche de bois plus ancienne, entièrement pétrifiée, de couleurs rouge et jaune sous le pseudomorphe, imaginez la vie d’un arbre il y a 230 millions d'années. Car cet arbre, avant d'être enseveli sous les cendres volcaniques, semble avoir vécu aussi longtemps qu'un être humain d'aujourd'hui. Remarquez les deux marques jaunes sur le verre. Écoutez ces mots, prononcées du centre de l'arbre jusqu'à son anneau externe :

Je suis né ici. Je suis mort là. Cela n’a représenté qu’un court instant pour vous.

Répétez les mots pour vous-même :

Je suis né ici. Je suis mort là. Cela n’a représenté qu’un court instant pour vous.[28]

Fin du chapitre cinq.



[22]  Le Guin, Ursula K., ([1974] 1982) The Dispossessed: An Ambiguous Utopia, Granada Publishing Limited, Lodon, UK, pg. 46

[23]  3 billion years is roughly the time elapsed between the oldest fossil cyanobacteria (3,465 ± 5 million years old) and the oldest fossil forests of the late Devonian (around 390 million years old).
Schopf, J. William (1999) Cradle of Life, Princeton University Press, New Jersey, pg. 88
https://en.wikipedia.org/wiki/Devonian

[24]  Sharma, Shubhendu (2015) How to Grow a Forest Really, Really Fast, [Online] Available from: https://fellowsblog.ted.com/how-to-grow-a-forest-really-really-fast-d27df202ba09
[Accessed: 23 March, 2019]
https://www.afforestt.com/

[25]  https://en.wikipedia.org/wiki/Pseudomorph

[26]  https://www.etymonline.com/word/copper

[27]  Cyprus Mines Corporation, an American company that started in 1916 on the island of Cyprus, bought the mine and seem to have reopened it in 1945. https://en.wikipedia.org/wiki/Cyprus_Mines_Corporation

[28]  Vertigo (1958) [film] Hitchcock, Alfred, director, Paramount Pictures Corp. USA



Chapitre 6

Vos rêves sont des espaces vibratoires, dans lesquels ces mots viennent s’y reposer.

Toute chose rêve. Le jeu de forme, de l'être, c'est le rêve même de la substance. Les rochers font des rêves, et la terre change.[29]

On suppose que les minéraux ont été des catalyseurs essentiels, voire des modèles exemplaires pour les première formes de vie.[30] Les relations ont été réciproques, parce que les minéraux se formaient dans « les nouvelles voies réactives » crées par des organismes vivants.[31] Lorsque vous observez les minéraux colorés contenus dans la partie gauche de cette vitrine, prenez en compte que la plupart d'entre eux sont les résultats de systèmes vivants.[32] Regardez les verts émeraude profonds de la malachite (malakite) qui jaillit en anneaux concentriques, gelés dans un suintement ruisselant, ondulant dans des nuages en forme de bulle; ou la croûte rouge et dure des cristaux de vanadinite hexagonale ; et les tonalités orange de la wulfénite. Ceux-ci sont les mots d'une communication matérielle vaste et réfléchissante, des messages envoyés entre la plante et le minéral.

Regardez maintenant les trois petits éléments juste au-dessus de l'autocollant indiquant le chapitre 6. Ces sculptures talismans sont des dessins sur plastique, accrochés à des minéraux. Les couleurs et les compositions de ces trois minéraux se sont formées grâce à l'oxygène libérée par les bactéries et les plantes préhistoriques représentées dans les dessins. Ces objets sont des ponts temporels.

Il y a environ 2,4 à 2,6 milliards d'années s'est produit un phénomène connu sous le nom de la « Grande oxydation », durant laquelle environ 2500 nouveaux minéraux se sont formés. Cette période est considérée comme la période de croissance la plus effervescente de la diversité minérale. Pourtant, elle parait peu comparable à la multiplication rapide des minéraux observée au cours de ces derniers siècles. Les humains, ayant la capacité de changer la surface de la Terre, ont produit « plus de 180 000 composés cristallins inorganiques ».[33] La plupart de ces nouveaux minéraux n'ont probablement jamais existé auparavant dans l'univers connu. Mais ceux qui nomment les pierres, « La Commission des nouveaux minéraux, nomenclature et classification », affirment : « les substances anthropogéniques, c’est-à-dire celles produites par les humains, ne sont pas considérées comme des minéraux ».[34] Bien sûr, c’est sujet à discussion.

Dirigez votre attention sur le groupe de spécimens qui se trouve derrière les trois petites œuvres d'art. Il s'agit d'une sélection de nouveaux minéraux « médiés par les humains ». Ils ne sont considérés comme des minéraux que parce que l'intervention humaine dans leur création a été accidentelle ou inconsciente.[35] Wernerbaurite, oppenheimerite, pseudojohannite, tous sont les rêves matériels des humains. Dans les mines, aucun de ces minéraux n'existaient avant l’exposition de ces roches profondes à l’atmosphère. Sur certains échantillons, l’intéraction humaine/minérale est encore plus ambigüe. À droite, vous pouvez voir inscrit hydroromarchite sous une pièce de monnaie trouvée à bord d’un navire englouti, ou encore une brique transformée en langite. Tout à droite, indiquée par un symbole de matière dangereuse, on peut apercevoir une Trynityite (trintite). Il s’agit de matière sableuse vitrifiée provenant du site de la première explosion nucléaire. On peut l’envisager comme une pierre entièrement inédite sur Terre, cependant, elle n'est pas considérée comme un minéral car elle n'a pas été façonné « de manière naturelle ».[36]

Alors que les scientifiques contemporains ont commencé à observer l'étendue de la coévolution biologique et géologique, on peut légitimement se demander : qu'est-ce qui est naturel ?[37] Les minéraux qui se forment dans notre corps et ceux que nous créons involontairement sont naturels ? Alors que ceux que nous fabriquons consciemment ne le sont pas ? « La nature perd de son naturel quand on la regarde de front. On ne peut en avoir qu’une vision anamorphosée, comme une déformation, une chose sans contours, comme si toutes choses perdaient leurs contours ».[38]

Fin du chapitre six.



[29]  Le Guin, Ursula K., ([1971] 1984) The Lathe of Heaven, Avon Books, pg.143

[30]  The geochemical processes that led from a lifeless world to the chemical origin of life are not known. However, several scenarios for life’s origins on Earth rely explicitly on minerals as templates, catalysts, and/or metabolites (e.g., Hazen 2005, 2006).
Hazen, Robert M., et al. (2008) Mineral Evolution, American Mineralogist, Volume 93, pg. 1693–1720

[31]  “living organisms opened up new reaction pathways by which minerals formed that were not accessible in the abiotic world.”
Ibid.

[32]  “Prior to human activities, the most significant “punctuation event” in the diversity of crystalline compounds on Earth followed the Great Oxidation Event. Hazen et al. (2008) estimated that as many as two-thirds of Earth’s more than 5000 mineral species arose as a consequence of the biologically mediated rise of oxygen at ~2.4 to 2.2 Ga.”
Hazen, Robert M., et al. (2017) On the mineralogy of the “Anthropocene Epoch,” American Mineralogist, Volume 102, pg. 595–611

[33]  Ibid.

[34]  “Anthropogenic substances, i.e. those made by Man, are not regarded as minerals. However, there are other cases in which human intervention in the creation of a substance is less direct, and the borderline between mineral and non-mineral can be unclear. One such case is the occurrence of new substances that owe their origin, at least in part, to human activities such as mining or quarrying. If such substances are formed purely as a result of the exposure of existing rock or minerals to the atmosphere or to the effects of groundwater, they can generally be accepted as minerals. However, if their occurrence is due, at least in part, to the interaction of existing minerals with substances of non-geological origin such as blasting powder, corroded human artifacts or industrially contaminated water, then such products are not to be regarded as minerals.”
Nickel, E.H., and Grice, J.D. (1998) The IMA Commission on New Minerals and Mineral Names: Procedures and guidelines on mineral nomenclature, Canadian Mineralogist, 36, pg. 17–18

[35]  Ibid.

[36]  “A mineral substance is a naturally occurring solid that has been formed by geological processes, either on earth or in extraterrestrial bodies (Nickel 1995a). A mineral species is a mineral substance with well- defined chemical composition and crystallographic properties, and which merits a unique name.”
Ibid.

[37]  “The third major era of Earth’s mineral evolution, which spans at least the last 3.5 billion years, is associated with biological activity and the coevolution of the geo- and biospheres.”
Hazen, Robert M., et al. (2008) Mineral Evolution, American Mineralogist, Volume 93, pg. 1693–1720

[38]  L'écocritique et philosophe Timothy Morton suggère de se débarrasser complètement du concept de nature, qui ne semble aujourd'hui qu'exacerber le séparatisme humain et empêcher une vision plus holistique du monde.
Morton, Timothy, (2007) Ecology without Nature: Rethinking Environmental Aesthetics, Harvard University Press, pg. 63



Chapitre 7

Le plastique de vos écouteurs, d'où sortent ces mots, est fabriqué à partir des restes de corps anciens.

Les objets qui vous entourent ont été déplacés par les humains, par les glissements des plaques continentales et par le poids des corps accumulés.

L'illustration que vous voyez à gauche, derrière les deux panneaux de plexiglas éclairés, est un rêve, une image de ce à quoi l'Europe aurait pu ressembler il y a 300 millions d'années. Au fur et à mesure que les plantes et d’autres formes de vie mouraient et s'enfonçaient au fond des marécages comme celui-ci, elles étaient recouvertes d'eau stagnante et de sédiments.

L'accumulation de couches en couches sur des millions d'années, a poussé de plus en plus profondément la matière organique, jusqu'à ce qu'une chaleur et une pression intenses la transforment en gaz et en pétrole liquide. Petra signifie « pierre », et oleum signifie « huile ».[39] Bien que n'importe quel être vivant puisse être transformé en pétrole, le pétrole extrait par l'homme est en grande partie composée d'algues et de zooplancton, qui subsistent en grande quantité dans les fonds des mers anciennes.

Cette ancienne forme de vie n'est pas seulement le carburant de nos véhicules, c'est la substance à partir de laquelle tous nos plastiques sont fabriqués. Les polyesters dans nos vêtements et chaussures, les polyéthylènes qui enveloppent nos aliments et le verre acrylique de ces deux panneaux. Lorsque vous les regardez, considérez que les images vertes et lumineuses des plantes et du plancton sont gravées dans les corps-zombies exhumés et transformés de leurs cousins éloignés.

Fin du chapitre sept.



[39]  https://www.etymonline.com/word/petroleum



Chapitre 8

Vos poumons sont des volumes extensibles, et dans leur expiration, ces paroles sont prononcées.

Les informations de lumière s’extraient du vide,
Parviennent jusqu’à la terre et s’absorbent dans les feuilles,
Dont l’oxygène s’expire en gaz, tonalité effervescente de la vie.

Observez attentivement la photographie de la feuille verte. Remarquez l'éclat irisé et granuleux de la lumière qui l'entoure. Cette pixellisation multicolore ressemble à du bruit numérique. Il s’agit en fait de la lumière directe du soleil qui se réfracte à travers la surface cireuse de la feuille, comme un million de petits prismes. C'est un modèle d'interférence, semblable aux reflets arc-en-ciel du pétrole.

Peu de temps après le début de l'évolution des feuilles, il y a 410 millions d'années, les plantes entrèrent dans une période de « radiation évolutive », où elles développèrent des racines et colonisèrent la surface des sols secs. En s’adaptant et en applatissant leurs feuilles, les plantes disposèrent d’une plus grande énergie solaire.[40]

C'est une vision mécaniste du monde avec laquelle les scientifiques observent le fonctionnement intérieur des arts végétaux. Le terme photo tiré du grec signifie « lumière » et le mot synthèse signifie « combiner ». Ces deux termes accolés servent à décrire le processus observé par lequel les plantes et les algues transforment l'énergie lumineuse du soleil en énergie chimique, et ainsi produisent de l'oxygène.[41] Ce n’est qu’une fois que l’atmosphère a été remplie d’oxygène que des minéraux comme la strengite et les espèces comme l’être humain ont pu évoluer.

En tant qu’être humains, nous sommes plus jeunes que les plantes, et nous les avons imités ; une sorte de mimétisme de la photosynthèse. Les panneaux solaires, ou cellules photovoltaïques, composés de silicium en réseaux plats, ont commencé à coloniser les toits des bâtiments et de vastes parcelles de terrain.

La cellule solaire que vous voyez attachée à la vitre est branchée aux haut-parleurs. Ainsi, elle convertit la lumière en son. Lorsque ces mots s'arrêteront, enlevez momentanément votre casque et prenez un moment pour écouter le bourdonnement des différentes fréquences lumineuses de la pièce, des néons et de la projection des pixels vidéo. Le son est une interférence environnante qui ondule, que nos oreilles ne peuvent normalement pas entendre, et que nos yeux ne peuvent pas tout-à-fait voir.

Fin du chapitre huit.



[40]  Davies, Paul & Kenrick, Paul (2004) Fossil Plants, Smithsonian Books, Washington, Natural History Museum, London, pg. 35-37

[41]  Schopf, J. William (1999) Cradle of Life, Princeton University Press, New Jersey, pg. 341
https://www.etymonline.com/word/photosynthesis
https://www.etymonline.com/word/synthesis



Chapitre 9

Ces mots vous parviennent depuis une seiche ancestrale.

Au début du dix-neuvième siècle, la géologie en Europe était une discipline récente dominée par la gent masculine. Comme la plupart d’entre eux étaient croyants, ils étaient convaincus que « le rôle de la science était de découvrir et d'illustrer [...] le fonctionnement du divin ».[42] Mais les fossiles et leur emplacement dans les couches sédimentaires ont commencé à raconter une histoire de la Terre beaucoup plus ancienne que celle décrite dans la Bible. Deux femmes, Mary Anning et Elizabeth Philpot, ont grandement contribué à l'évolution de la compréhension de la vie préhistorique. Elles étaient expertes dans la découverte et l'étude des fossiles. À l'époque, la « Société de géologie de Londres » ne reconnaissait pas les femmes en tant que scientifiques, bien que ses membres se rendaient chez Philpot et Anning pour leur acheter des fossiles.[43]

Alors qu'Anning n'avait que 13 ans, elle découvrit le premier squelette complet d'une espèce appelée ichtyosaure, qui a été traduit en français par « poisson lézard ». Vous pouvez en observer un spécimen à l’entrée du musée de ce côté, au-dessus du bureau.

Dirigez votre attention sur le fossile translucide, aux reflets violets scintillants, qui a la forme d’une balle d’arme à feu. Il s'agit d'une bélemnite, un fossile d’une espèce disparue depuis le jurassique, semblables aux ammonites qui sont exposées tout autour de vous. De l’opale a progressivement remplacé le squelette de ce rare spécimen.

En 1826, Mary Anning découvre ce qu'elle croit être la poche d'encre fossilisée d'une bélemnite. Elisabeth Philpot réussit ensuite à liquéfier à nouveau l'encre durcie, et l'utilisa pour peindre des illustrations comme celle que vous voyez dans la vitrine. Il s’agit ici d'un crâne d'ichtyosaure.

Mais quel est le type d’art que produit la bélemnite ? Un art peut-être si passif et télépathique que nous avons cru que c'était le nôtre. Une transformation peut-être d’une vision du monde de notre espèce, telle qu'elle est véhiculée par la substance d'une autre espèce, morte depuis longtemps. Le liquide sombre révèle l’ancienneté de la seiche, à travers le temps et à travers la main de Philpot, dans la conscience collective de la curiosité humaine.[44]

Et le doux lait au cœur de la fontaine,
Etouffé et écrasé par une lourde montagne,
Caillé, durci et noirci, s’est rétrécit
dans l'encre de la seiche devenue fossile
.[45]

Fin du chapitre neuf.



[42]  Schopf, J. William (1999) Cradle of Life, Princeton University Press, New Jersey, pg. 19

[43]  To a certain extent the stories of Mary Anning and Elizabeth Philpot can be found on decent Wikipedia entries for the two. The two are also the main characters of a historical novel written in 2009 by Tracy Chevalier, entitled Remarkable Creatures.
https://en.wikipedia.org/wiki/Mary_Anning
https://en.wikipedia.org/wiki/Elizabeth_Philpot

[44]  General inspiration for this passage comes from chapter IV on Vampyroteuthic Culture.

Flusser, Vilém, Bec, Louis ([2012] 1987) Vampyroteuthis Infernalis: A Treatise, with a Report by the Institut Scientitique de Recherche Paranaturaliste, Translated by Valentine A. Pakis, University of Minnesota Press, Minneapolis, USA, London, UK pg. 45-68

[45]  Martin Farquhar Tupper, (1838) Geraldine, Joseph Rickerby, London, UK, pg. 14 [.pdf version]



Infos

Chamber of Displacement, 2019
Assemblage d’oeuvres d'art et d’objets des collections du Musée cantonal de geologie sélectionnés par l’artiste, dispersées dans les vitrines.
Durée complète: 28'48"

Crée pour l'exposition Furturs incertains au Musée d'art de Pully et au Musée cantonal de geologie, Lausanne, Suisse.

11 avril - 7 juillet 2019



Crédits

Écrit par : Hunter Longe
Traduction française : Olivia Fahmy et Lauren Huret
Voix (anglais) : Hunter Longe
Voix (français) : Isaline Douçot

Produit par : Musée d'art de Pully et Musée cantonal de géologie, Lausanne

Grâce à : Olivia Fahmy, Isaline Douçot, Lauren Huret, Scott Elliot, Nan Hill, Brian Longe, Nicolas Meisser, Gilles Borel, Timon Ganguillet, Benjamin Elliott